Imaginez un instant que vous êtes grossiste. Chaque matin, vos camions franchissent les portes du marché de gros, chargés de produits venus de toute la France, parfois du monde. Mais depuis quelque temps, vos clients restaurateurs vous questionnent : « D’où viennent précisément ces tomates ? », « Avez-vous une alternative au plastique pour les barquettes ? », « Pouvez-vous me garantir que ce saumon est issu d’une pêche durable ? ». Ce n’est plus une simple tendance, c’est une lame de fond. La RSE dans le commerce alimentaire en gros est passée du statut de « nice to have » à un impératif stratégique. Pour les acteurs du marché de gros, intégrer la responsabilité sociétale des entreprises n’est plus seulement une question d’image, mais bien une condition de pérennité dans un secteur où les marges sont serrées et les attentes des parties prenantes, de plus en plus fortes.
« La RSE est devenue un gage de compétitivité »
Pour poser le décor, écoutons un expert du terrain. J’ai eu la chance d’échanger avec Stéphane Layani, le président du Marché international de Rungis. Je lui ai demandé pourquoi, selon lui, un grossiste devrait aujourd’hui investir temps et argent dans une démarche RSE. Sa réponse est sans appel : « La responsabilité sociétale doit être au cœur du modèle des marchés de gros. Ce n’est pas un supplément d’âme. Nous avons créé le label Marché Durable avec l’Afnor Certification pour donner un cadre concret. Les opérateurs qui s’y engagent ne le font pas par hasard : ils y voient un outil pour structurer leurs pratiques, réduire leurs consommations, et surtout, renforcer la confiance de leurs partenaires. C’est un véritable levier de compétitivité, pas une contrainte.»
Ces propos, je les retrouve dans les faits. Prenez l’exemple de Collectiv Food, un grossiste alimentaire qui a fait de la durabilité son cheval de bataille. Avec un score RSE jugé très satisfaisant par des plateformes d’évaluation, l’entreprise a obtenu la certification B Corp, un label exigeant qui récompense les entreprises à impact positif. Comment ont-ils fait ? En repensant entièrement leur modèle logistique pour réduire l’empreinte carbone de 70 %, et en mettant en place une traçabilité exemplaire via des partenariats directs avec les producteurs . C’est la preuve que l’on peut être rentable et responsable.
Les trois piliers d’une stratégie RSE gagnante en gros
Alors, concrètement, sur quels leviers un grossiste doit-il agir pour que sa démarche RSE soit efficace et reconnue ? Voici les trois axes majeurs qui ressortent des pratiques des leaders du secteur.
1. L’environnement : la logistique et les déchets, premiers chantiers
Le premier impact visible d’un commerce de gros alimentaire, c’est la montagne de cartons, de palettes et parfois, malheureusement, de produits invendus. Agir ici, c’est gagner sur tous les tableaux.
La lutte contre le gaspillage alimentaire est devenue un sujet central. Des entreprises comme Foodex, spécialiste des produits asiatiques, ont mis en place des politiques de dons aux associations et permettent à leurs collaborateurs d’acheter les produits en fin de date à prix préférentiel . D’autres optimisent leurs prévisions de vente pour ajuster les commandes. Comme le souligne l’ADEME, « jeter moins, c’est protéger la planète. Et jeter moins, c’est aussi gagner plus » . C’est un cercle vertueux.
Ensuite, il y a la question des emballages. Avec la loi AGEC, fini le temps du plastique à usage unique. Les grossistes doivent désormais proposer des solutions de consigne ou des emballages recyclés. Par exemple, des opérateurs sur Rungis s’engagent via le label Marché Durable à réduire leurs consommations et à optimiser leurs achats .
Enfin, la logistique du dernier kilomètre est un énorme poste d’émission. Aujourd’hui, livrer des restaurants en plein cœur de Lyon ou Paris avec des vieux diesels, ce n’est plus tenable. Passer à des véhicules électriques ou au gaz, mutualiser les tournées, c’est réduire son bilan carbone, surtout le scope 3, celui qui intéresse de plus en plus les clients.
2. Le social et l’éthique : fidéliser et sécuriser
Une entreprise alimentaire, c’est avant tout une aventure humaine. Tu me diras, « on n’est pas une ONG ». Mais tu dois faire face à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Les jeunes, en particulier, veulent avoir un sens à leur travail. Ils veulent être fiers de leur boîte.
Foodex l’a bien compris. Ils ont mis en place des enquêtes de qualité de vie au travail, des ateliers de la Fresque du Climat pour impliquer les salariés, et des référents harcèlement. C’est du concret . Cela crée un sentiment d’appartenance. De plus, l’éthique, c’est aussi ce qui se passe en amont : s’assurer que ses fournisseurs respectent les droits humains, lutter contre la corruption, intégrer le bien-être animal dans les cahiers des charges. C’est tout cela, la gouvernance responsable.
3. L’économie : l’approvisionnement responsable comme argument de vente
C’est sans doute le point qui te parle le plus. Comment vendre plus cher ou fidéliser un client avec la RSE ? La réponse est dans l’assiette de tes clients. Un restaurateur va pouvoir valoriser auprès de ses propres convives le fait qu’il s’approvisionne chez un grossiste qui garantit une alimentation responsable, des circuits courts, du Made in France, ou du commerce équitable.
Comme le montre une étude, « près de 80 % des consommateurs dans le monde se déclarent toujours préoccupés par les enjeux environnementaux » . En B2B, les acheteurs professionnels privilégient désormais les fournisseurs engagés. Valoriser l’origine France est un atout stratégique énorme, car il rime avec qualité, normes sanitaires strictes et soutien à l’économie locale .
🎙️ Dialogue d’experts : la pause-café du MIN
Marcel (grossiste en fruits et légues, 3e génération) : « Alors Claire, toi qui es la « jeune » de l’entreprise, tu voulais qu’on parle de ce truc, la RSE ? J’ai l’impression que c’est encore des papiers à remplir pour faire plaisir à l’administration. »
Claire (responsable qualité, 29 ans) : « Mais non Marcel ! C’est tout le contraire. Regarde notre concurrent, « Bio direct ». Ils ont collé un sticker « zéro résidu » sur leurs cagettes, ils ont changé leurs camions pour des électriques, et depuis, ils ont décroché le contrat du nouveau groupe de cantines scolaires de la ville. Nous, on a la même qualité, mais on ne le dit pas ! »
Marcel : « D’accord, mais changer nos 20 camions, ça coûte un bras ! »
Claire : « On ne va pas tout changer d’un coup. On peut commencer par de la prévention des déchets. Je peux travailler avec nos gros clients pour affiner leurs commandes et éviter les retours. On économise sur l’achat et sur le traitement des déchets. Ensuite, on valorise ça : « Chez Dupont Frères, on s’engage contre le gaspillage ». Et on peut se faire aider par la CCI, ils ont des dispositifs comme le Défi Anti Gaspi . »
Marcel : « Et ça nous permettrait d’être tranquilles avec la nouvelle loi sur les biodéchets ? »
Claire : « Exactement ! En plus, on pourrait même valoriser nos biodéchets via un partenariat avec un agriculteur local pour du compost. Ça nous ferait de la com’ et ça renforcerait notre ancrage territorial. Alors, on tente ? »
Marcel : soupir « Bon, va pour le compost. Mais si je vois des carottes bio dans ma gamelle à midi, je préviens, je fais grève. »
Claire : rires « Marché conclu ! »
FAQ : Ce que tout grossiste doit savoir sur la RSE
Q : Par où commencer quand on est une petite structure (PME ou TPE) ?
R : Inutile de vouloir être parfait du jour au lendemain. Commencez par un diagnostic simple. Identifiez vos deux principaux impacts : le gaspillage alimentaire, les emballages, ou la consommation d’énergie de vos entrepôts. Fixez-vous un objectif mesurable (ex : réduire de 15% mes déchets en un an). Impliquez vos équipes, car ce sont elles qui ont les meilleures idées. Des organismes comme les CCI ou l’ADEME proposent des diagnostics gratuits ou subventionnés .
Q : Quels sont les labels ou certifications les plus reconnus dans notre secteur ?
R : Plusieurs options s’offrent à vous selon votre maturité. Le label Marché Durable, porté par Rungis et l’Afnor, est spécifique et très adapté aux acteurs des marchés de gros . Pour une reconnaissance internationale, la médaille d’or, d’argent ou de bronze EcoVadis est très demandée par les grands donneurs d’ordre . Enfin, la certification B Corp est la plus exigeante et globale, mais elle demande une transformation profonde de votre modèle d’entreprise .
Q : La RSE, est-ce que ça peut vraiment m’aider à gagner des marchés ?
R : Absolument. De plus en plus d’appels d’offres publics et privés intègrent des clauses RSE. Avoir une note EcoVadis ou un label peut faire la différence. Par ailleurs, vos clients (restaurateurs, hôteliers) cherchent des arguments pour justifier leurs prix. Si vous leur fournissez des produits avec une belle histoire, une traçabilité solide, et des emballages responsables, vous les aidez à mieux vendre, et donc ils vous sont plus fidèles . C’est ce qu’on appelle un avantage concurrentiel.
Q : La loi AGEC, ça me concerne vraiment ?
R : Directement ! L’obligation de tri des biodéchets à la source concerne tous les professionnels depuis 2024 . De plus, la loi vous impose de proposer des emballages réutilisables ou recyclables. Ne pas s’y mettre, c’est prendre le risque de sanctions, mais surtout, c’est passer à côté d’opportunités d’économies (en réduisant le volume de vos déchets) et d’innovation.
Le pari gagnant de la confiance
Alors, on fait quoi de tout ça ? Si je devais te donner un conseil, ce serait de ne plus voir la RSE dans le commerce alimentaire en gros comme une simple case à cocher sur un formulaire administratif. Ce serait une erreur. Ce que nous disent les pionniers du secteur, de Rungis à Collectiv Food, c’est que cette transformation est en marche et qu’elle est irréversible. Les limites planétaires ne sont pas une théorie : la hausse du prix du cacao, les sécheresses qui impactent les récoltes de blé, la raréfaction de certains poissons, c’est ton quotidien de demain, si ce n’est déjà le tien .
Intégrer la responsabilité sociétale, c’est construire un modèle économique plus robuste. C’est réduire ta dépendance aux énergies fossiles en optimisant ta logistique. C’est sécuriser tes approvisionnements en tissant des relations de confiance et de long terme avec des producteurs locaux . C’est attirer les talents qui feront grandir ta boîte demain. Bref, c’est passer d’une logique de volume à une logique de valeur.
La route est longue, parsemée d’embûches et de nouvelles réglementations, mais elle est aussi pleine de promesses. Et comme le dit si bien un vieux proverbe d’acheteur que j’ai inventé pour l’occasion : « Grossiste d’hier, vendait des cartons ; grossiste de demain, vend des solutions durables. » Et le plus drôle dans tout ça ? C’est que le carton, il sera biodégradable et fait à partir de ses propres invendus ! Alors, prêt à relever le défi ? Je suis convaincu que oui. Et si tu as besoin d’un coup de main pour trouver la bonne piste, les acteurs institutionnels comme l’ADEME sont là pour ça. Le futur de ton métier se construit aujourd’hui, dans l’entrepôt, sur le marché et dans la relation de confiance que tu tisses chaque jour.
